La question dérange. Elle peut même choquer. Pourtant, il faut parfois avoir le courage de regarder l’humanité telle qu’elle est, et non telle que nous aimerions qu’elle soit.
L’être humain est capable du meilleur. Il peut aimer, protéger, soigner, créer, partager, se sacrifier pour un autre et consacrer sa vie à quelque chose de plus grand que lui. Mais il est aussi capable du pire. Il peut tromper, exploiter, humilier, violer, tuer, détruire, accumuler des richesses dont il n’a pas besoin et écraser des populations entières pour préserver son pouvoir, son territoire ou son confort.
Ce qui me frappe, c’est que l’être humain peut parfaitement savoir ce qu’il fait sans réellement avoir conscience de ce qui le fait agir. Il peut réfléchir, calculer, organiser, prévoir et mettre en place des stratégies extrêmement complexes, tout en restant dirigé par ses peurs, son besoin de domination, sa peur du manque, son désir de reconnaissance ou son instinct de conservation. Il est conscient de son acte, mais il n’a pas nécessairement conscience de sa conscience. Il ne se regarde pas agir. Il ne se demande pas toujours : « Pourquoi ai-je besoin de faire cela ? Est-ce juste ? Que suis-je en train de devenir ? »
C’est peut-être là que se trouve une grande partie du problème humain.
Lorsque j’observe les abeilles, les fourmis ou certaines espèces animales qui vivent en groupe, je vois une organisation qui semble naturellement intégrée. J’ai possédé treize ruches et je les ai longuement observées. Chaque abeille accomplit ce qui est nécessaire pour que la ruche vive. Elle ne cherche pas à accumuler pour elle seule, à posséder la ruche, à affamer les autres ou à détruire l’ensemble pour obtenir davantage. La ruche peut connaître des tensions, des régulations et des réactions parfois brutales, mais elle reste orientée vers la continuité du tout.
L’être humain, lui, semble différent. Il possède une intelligence considérable, une capacité d’invention extraordinaire, mais il ne possède pas toujours la sagesse nécessaire pour orienter ce qu’il crée. Il invente des technologies capables de soigner, de relier et de libérer, mais aussi des armes, des systèmes de surveillance et des moyens de destruction toujours plus puissants. Il développe sa capacité d’agir sur le monde beaucoup plus rapidement que sa capacité à comprendre les conséquences de ses actes.
On dirait une espèce inachevée. Non pas une espèce dépourvue d’outils, mais une espèce qui doit encore apprendre à s’en servir sans se détruire. L’abeille semble naître intégrée à la ruche. L’être humain, lui, doit apprendre qu’il appartient à l’humanité, à la Terre et au vivant. Il doit inventer la morale, la justice, la compassion consciente, les lois, la spiritualité et le bien commun pour tenter de contenir ce qui, en lui, peut devenir prédateur.
Alors oui, lorsque je regarde les guerres, les violences, la cupidité, les mensonges collectifs et la facilité avec laquelle les foules peuvent être divisées ou manipulées, je peux comprendre que certains aient conclu que cette humanité devait être dirigée. Je peux comprendre qu’ils se soient dit : « Si nous la laissons entièrement livrée à elle-même, elle finira par se détruire. »
Et peut-être ont-ils raison sur ce point : une humanité qui ne développe pas la conscience de sa propre conscience devient facilement la victime de ses peurs, de ses colères, de ses croyances et de ses instincts. Elle réclame la liberté, mais ne sait pas toujours quoi en faire. Elle dénonce ceux qui la contrôlent, mais se laisse guider par le premier discours qui confirme ce qu’elle veut entendre. Elle veut être souveraine, mais abandonne souvent son discernement à ceux qui lui promettent sécurité, confort ou certitude.
Mais c’est précisément ici que commence le véritable danger.
Ceux qui prétendent protéger l’humanité de sa propre folie sont eux-mêmes des êtres humains. Ils portent en eux les mêmes peurs, le même besoin de reconnaissance, le même désir de puissance et la même capacité à justifier leurs actes. Rien ne garantit que celui qui comprend la faiblesse humaine utilisera cette compréhension pour aider l’humanité à grandir. Il peut aussi apprendre à exploiter cette faiblesse.
Il peut comprendre que la peur rend obéissant, que la division empêche les peuples de s’unir, que l’insécurité pousse à réclamer davantage d’autorité, que l’endettement crée de la dépendance et que l’attention humaine peut être orientée. Il peut découvrir que les populations sont plus faciles à diriger lorsqu’elles sont inquiètes, fatiguées, divisées et occupées à survivre.
À partir de là, deux motivations peuvent coexister. Certains peuvent sincèrement croire qu’ils maintiennent un ordre nécessaire. Ils peuvent penser que les peuples sont trop imprévisibles pour se gouverner seuls. Mais ils peuvent également profiter très confortablement de cet ordre, s’enrichir grâce à lui et finir par considérer leurs privilèges comme la récompense naturelle de leur intelligence ou de leur responsabilité.
Une conviction peut être sincère et intéressée en même temps.
On peut croire que l’on protège le troupeau tout en vivant de lui. On peut parler du bien commun tout en refusant de partager les sacrifices demandés aux autres. On peut se voir comme un gardien alors que l’on est progressivement devenu propriétaire de ceux que l’on prétend protéger.
Le chaos lui-même n’a pas toujours besoin d’être entièrement organisé. Il peut naître de l’incompétence, de lois mal conçues, d’institutions affaiblies, d’une justice débordée, d’un manque de moyens ou de décisions incohérentes. Le comportement humain n’est jamais parfaitement stable. Dans un même système peuvent se côtoyer la naïveté, les bonnes intentions, l’idéologie, l’ambition, la corruption et la volonté de contrôle.
Certains peuvent créer le désordre sans l’avoir voulu. D’autres peuvent ensuite observer ce désordre et comprendre comment l’utiliser. D’autres encore peuvent finir par l’entretenir parce qu’il devient utile à leur pouvoir.
Une population qui ne se sent plus protégée réclame davantage de sécurité. Une population qui a peur accepte plus facilement la surveillance, les restrictions et la diminution de certaines libertés. Le désordre peut donc commencer comme une défaillance et devenir ensuite un instrument.
C’est cela qui rend la réalité beaucoup plus complexe qu’un simple complot parfaitement organisé ou qu’une succession d’erreurs innocentes. Les deux peuvent coexister. Un système peut être faible, incohérent et mal géré, tandis que certains individus suffisamment lucides transforment ses failles en occasions de domination et d’enrichissement.
La véritable question n’est donc pas seulement : « Qui nous dirige ? » Elle est aussi : « Pourquoi nous dirigent-ils ainsi ? »
Cherchent-ils réellement à rendre l’être humain plus conscient, plus autonome et plus responsable ? Ou préfèrent-ils le maintenir suffisamment faible, inquiet et dépendant pour rester indispensables ?
Un pouvoir qui sert réellement le bien commun devrait chercher à devenir progressivement moins nécessaire. Il devrait éduquer, responsabiliser, transmettre les moyens de comprendre et accepter d’être limité, surveillé, contesté et remplacé. Il devrait vivre selon les mêmes règles que celles qu’il impose aux autres.
Un pouvoir qui entretient volontairement l’ignorance, la peur et la dépendance ne protège plus l’humanité de son inachèvement. Il vit de cet inachèvement.
Mais il serait trop facile de tout rejeter sur ceux qui gouvernent, manipulent ou profitent du système. Nous devons également avoir le courage de nous demander : que faisons-nous, nous-mêmes, de notre propre incapacité ?
Que faisons-nous pour devenir moins influençables ? Que faisons-nous pour comprendre nos peurs, nos blessures, nos colères et nos besoins de croire ? Que faisons-nous pour apprendre à réfléchir plutôt qu’à réagir ? Que faisons-nous pour développer cette conscience capable de s’observer elle-même et de se demander : « Pourquoi est-ce que je pense cela ? Pourquoi est-ce que je suis cette personne ? Pourquoi est-ce que j’accepte ce que je dénonce pourtant ? »
Il est facile de dire que les peuples sont manipulés. Mais une manipulation trouve toujours un passage dans une peur, une ignorance, une blessure, un désir ou un besoin de certitude. Cela ne rend pas la victime coupable. Cela signifie simplement que notre liberté ne dépend pas uniquement de la disparition des manipulateurs. Elle dépend aussi de notre capacité à comprendre les portes par lesquelles ils entrent en nous.
Peut-être que ceux qui nous dominent ont raison sur un point : l’humanité n’est pas encore pleinement capable de se gouverner elle-même.
Mais cette incapacité ne leur donne pas automatiquement le droit de l’exploiter.
Et surtout, elle ne nous condamne pas à rester éternellement incapables.
La vraie question de notre époque n’est peut-être pas seulement : « Comment empêcher certains de nous contrôler ? » Elle est aussi : « Que faisons-nous pour devenir des êtres qui n’ont plus besoin d’être contrôlés comme des enfants, dirigés par la peur et conduits par leurs propres inconsciences ? »
Car tant que nous refuserons de regarder notre inachèvement, il se trouvera toujours quelqu’un pour s’en servir.
Et peut-être que le véritable éveil ne consiste pas seulement à découvrir qui exerce le pouvoir sur nous.
Il commence lorsque nous cessons enfin d’abandonner notre conscience à ceux qui savent si bien utiliser nos faiblesses.
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